“Et sinon, c’est quoi votre vrai métier?”

“Evidemment, notre rôle est de faire en sorte que les auteurs puissent vivre aussi correctement que possible. Mais le rôle des auteurs, c’est aussi de s’adapter. J’en vois quand même pas mal qui diversifient leur travail, dans l’animation, le jeu vidéo, la publicité. C’est bien pour eux de pouvoir faire des choses comme ça, d’avoir une vison plus large de leur travail.”

En 2014, dans le documentaire “Sous les bulles”, Guy Delcourt donnait le ton, face caméra. Le message était à peine voilé: les auteurs de BD allaient devoir penser à se diversifier et ne pas trop compter sur la bande-dessinée comme revenu principal, voire unique. La sortie avait déjà fait grincer des dents à l’époque. On pouvait y voir une position personnelle, ou une vision prophétique, voire un vœu pieu. Depuis, la tendance déjà bien amorcée a continué dans la plupart des grandes maisons d’édition: baisse des avances sur droit, multiplication des livres à forte pagination, accompagnée bien souvent d’un paiement au forfait faisant chuter de manière vertigineuse le prix à la page, livres peu ou pas défendus à leur sortie, accompagnement de carrière de plus en plus timide…
Pour bon nombre d’éditeurs, il est même admis sans honte qu’il n’est plus question pour eux de savoir si l’auteur·trice pourra vivre décemment pendant la réalisation de l’album, grâce aux avances sur droits versées. Non, le prix de cette avance est uniquement établi sur la base du risque commercial que l’éditeur estime prendre en publiant le projet. Et manifestement, le pari ne vaut même plus un smic.
Pour rappel, 53% des auteurs BD professionnels (des gens qui travaillent et sont publiés, donc) vivent avec des revenus inférieurs au smic (67% pour les femmes), et 36% sont en-dessous du seuil de pauvreté (50% pour les femmes), d’après les chiffres des Etats Généraux de la BD qui datent de 2014 (il est probable que cela ait empiré depuis).

Ce 31 mai 2019, durant le 24ème rendez-vous de la BD d’Amiens, le clou a été enfoncé par une déclaration publique de Yves Schlirf, directeur général adjoint de Dargaud Benelux, rapportée par le site ActuaLitté:

“ La bande dessinée, ce n’est pas un métier en soi . Cela devient un métier quand on vend.”.

Mr Schlirf enchaînant en parlant de sa femme, autrice de roman, aux avances sur droits très faibles, il n’y a pas d’ambiguïté ou de malentendu: il parle bien des auteurs.

Cette fois, on ne s’embarrasse plus de louvoiement, le message est clair (et assumé?) : ce ne sont plus le talent, l’expertise, les heures passées sur ses planches, qui font de l’auteur un professionnel. Non, ce sont ses chiffres de ventes.

Editeur est manifestement un métier, tout comme chargé de communication, secrétaire, maquettiste, imprimeur, diffuseur, distributeur et libraire. Mais l’auteur·trice, qui produit pourtant l’oeuvre, la matière première qui donne sa raison d’être à la chaîne du livre, et dont toutes ces professions dépendent et n’existeraient pas sans elle, “auteur” n’est pas un métier, apparemment.

Du dédain à peine voilé, on est passé au mépris assumé. Nous aimerions que cette position ne soit qu’un égarement, qu’une vision personnelle des choses, uniquement imputable à Mr Schlirf. Malheureusement, les pratiques éditoriales qui s’installent dans le secteur depuis quelques années démontrent le contraire. Là où les grands éditeurs, et certains autres, demandaient il y a quelques années aux auteurs une professionnalisation forte, afin d’assurer une production intense et qualitative, ils prônent aujourd’hui l’inverse, afin de faire encore diminuer les coûts de production des oeuvres. Allez gagner votre vie ailleurs, mais n’oubliez pas de travailler vite (et bien, si possible) pour nous! C’est votre passion, après tout!

Au mépris s’ajoute l’hypocrisie, malheureusement pas nouvelle, autour des chiffres de ventes. Un auteur serait donc un professionnel si ses chiffres de vente le justifient. Au-delà même du simple fait de savoir à partir de combien de ventes on va distinguer les pros des amateurs, Monsieur Schlirf est manifestement atteint de dissonance cognitive et oublie un point essentiel: la vente n’est pas le travail des auteurs, mais bien celui des éditeurs. On pourra rétorquer que vendre une mauvaise oeuvre n’est pas chose aisée. Mais c’est là où l’hypocrisie est double, puisque l’éditeur est censé sélectionner les projets et accompagner leur développement. L’idée n’étant pas de dédouaner l’auteur d’un échec, mais bien d’admettre qu’un livre qui ne trouve pas son public est au moins autant de la responsabilité de l’éditeur, que de l’auteur, à qui on essaie ici d’imputer la totalité des mauvaises ventes. Combien d’auteurs se sont entendus dire “Tu vends à combien?” ou “Ah mais toi tu ne vends pas!”. Encore une fois, nous ne vendons rien, ce n’est pas notre métier.

Voilà donc où nous en sommes, quand nos supposés partenaires, non contents de nous refuser des rémunérations correctes pour la création des oeuvres qu’ils exploitent, en viennent à nier jusqu’à notre statut de professionnels…

Auteur·trice de BD est pourtant un travail extrêmement exigeant, qui demande une expertise dans des domaines divers et pointus (scénario, narration, dessin, composition, mise en couleurs, typographie, anatomie, architecture, 3D, graphisme, etc.) qui permettent souvent à ceux qui les pratiquent de trouver un accueil enthousiaste dans d’autres domaines, notamment ceux cités par M.Delcourt, tant leur savoir faire et leur vision d’ensemble sont appréciés. Le résultat de cette expertise est aussi un rayonnement mondial, puisque la BD franco-belge est souvent une inspiration, non seulement dans son propre domaine artistique, mais aussi pour d’autres médias, le cinéma et le jeu vidéo en tête.

A l’heure où “2020, l’année de la BD” est en préparation, et pendant que les organisations d’auteurs bataillent pour obtenir péniblement un minimum de 10% de droits d’auteurs sur le prix de vente des livres, il nous semble inacceptable que les auteurs subissent un tel mépris, là où leur situation a déjà largement atteint un stade critique depuis des années et continue de se dégrader à grande vitesse.

Rappelons enfin que dans les pays où il n’y a pas d’auteurs professionnels, il n’y a pas d’éditeurs professionnels non plus.

Restons donc tous vigilants·tes et mobilisés·ées.

Le SNAC BD

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