JACQUES A DIT…

Une mauvaise impression, c’est toujours désagréable. Et ça l’est encore plus quand elle se confirme. Dans notre dernière publication, nous avons longuement évoqué les raisons du malaise que nous ont inspiré les déclarations de Yves Schlirf, directeur général adjoint de Dargaud Benelux, au salon de la bande dessinée d’Amiens le 31 mai 2019.

Ces déclarations, toutes maladroites qu’elles puissent paraître, nous semblaient refléter un mépris, conscient ou non, de la situation des auteurs et de leur importance capitale dans la chaîne du livre. Comme nous l’expliquions, au-delà d’une possible maladresse, cette tendance s’exprime depuis longtemps par la dégradation des pratiques éditoriales et des relations entre les éditeurs et leurs auteurs ( avances sur droits en chute libre, promotion des livres de plus en plus discutable voire inexistante, suivi de carrière aux abonnés absents, etc…).

Dans ce contexte déjà tendu, les auteurs et autrices avaient-ils-elles vraiment besoin des déclarations de Jacques Glénat, ce 1er juillet 2019, lors des Journées Nationales de la Librairie à Marseille, rapportées dans un article par ActuaLitté ?

Dans la lignée de Yves Schlirf qui nous disait que la BD « devient un métier quand on vend », Mr Glénat estime « Que tout le monde n’arrive pas à en vivre, c’est un peu comme si un sculpteur ou un peintre expliquait qu’il arrêtait parce qu’il n’arrive pas à vendre ses œuvres. Oui, c’est embêtant, mais malheureusement, c’est le succès qui fait la différence. ».

Il appuie donc cette regrettable hypocrisie qui veut faire peser sur l’auteur seul la responsabilité du succès de son œuvre. Comme si l’éditeur n’avait rien à y voir. Or, rappelons-le encore une fois: la vente n’est pas le travail de l’auteur, mais bien celui de l’éditeur, c’est même principalement pour ça qu’on lui cède les droits d’exploitation de nos oeuvres! Le fait que deux éditeurs majeurs du secteur partagent cette vision des choses nous semble en soit aussi révélateur que problématique.

Enfin, pour couronner le tout, Jacques Glénat se montre dubitatif lorsqu’il est interrogé sur la question de la rémunération de la présence des auteurs lors festivals et salons : « Ces événements invitent déjà les auteurs : le budget invitations d’Angoulême, pour l’organisation et pour les éditeurs est déjà gigantesque. Si ces salons doivent en plus payer les auteurs pour leur temps de présence, je ne sais pas comment ils vont réussir à équilibrer leurs comptes. Finalement, c’est l’État qui va se retrouver à payer ». On aimerait l’entendre un peu plus s’exprimer sur le bilan financier des auteurs. Pour rappel, 53% des auteurs BD professionnels (des gens qui travaillent et sont publiés, donc…) vivent avec des revenus inférieurs au smic (67% pour les femmes) , et 36% sont en dessous du seuil de pauvreté (50% pour les femmes), d’après les chiffres des Etats Généraux de la BD qui datent de 2014 (il est probable que cela ait empiré depuis).

Et l’un des plus polémiques éditeur français de conclure : « l’auteur qui fait une conférence, cela me parait normal qu’il soit rémunéré, mais celui qui vient faire la promotion de son livre, rencontrer des gens, je ne vois pas pourquoi on le paierait, c’est déjà une opportunité. Qu’on soit payé pour signer un livre, je trouve cela presque contre nature, car l’auteur est content de partager son travail avec les gens, d’entendre des questions, des commentaires… Ce serait un rapport un peu bizarre ».

Passer un weekend loin de chez soi, accueilli dans des conditions souvent confortables mais parfois discutables, beaucoup d’auteurs commencent à y rechigner. Certes, il y a le plaisir de retrouver les camarades du métier, parfois les organisateurs devenus des amis, et bien sûr les lecteurs. Mais il y a aussi la fatigue accumulée, le temps passé et le manque à gagner qui va avec. Pour bon nombre d’auteurs-trices dont la situation est extrêmement précaire, ce coût n’est plus envisageable. La limite est atteinte, et la bonne volonté des auteurs, qui a permis à nombre de festivals et salons de se développer, ne saurait persister encore bien longtemps.

Ne pas reconnaître que cette présence régulière, assidue, de ces auteurs et autrices permette aussi aux éditeurs en place de vendre des milliers d’albums à un public venu uniquement rencontrer ces même auteurs, voilà ce qui serait contre nature. Albums sur lesquels, puisque les droits générés viendront très souvent juste compenser leurs avances, la plupart des auteurs et autrices ne retoucheront pas un centime.

Aussi nous nous interrogeons sérieusement : à l’heure où le ministre de la culture Franck Riester a promis de « mettre les artistes au cœur des préoccupations » de l’Etat , le temps n’est-il pas plutôt à trouver des solutions durables pour que les auteurs et les éditeurs puissent continuer à travailler ensemble et à récolter le fruit de ce travail ?

On notera, en réaction, un communiqué des Humanoïdes Associés : « Pendant longtemps, les auteurs ont accepté de jouer le jeu de la promotion bénévole, et toute la chaîne du livre en a profité. Mais aujourd’hui nombre d’entre eux réclament une rémunération des dédicaces, et il est naturel que les éditeurs, maillon en charge de la diffusion des livres, participent à la rémunération de ce travail. Si certaines petites structures n’en ont pas les moyens, cela peut s’entendre, mais les éditeurs majeurs de ce marché […] n’ont aucune excuse pour se dérober ».

Nous saluons les mots, et attendons les actes des Humanoïdes Associés, des Editions Glénat, et des autres, afin de rémunérer les auteurs lors de la promotion. Nous restons vigilants et mobilisés.

Le SnacBD.

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